Primaire : pourquoi Sarkozy crie au "grand méchant Bayrou"

"Porter le fer au centre (allégorie)". (Lara)

L’ancien président, toujours donné perdant dans les sondages, a trouvé une manière efficace de contre-attaquer en diabolisant les centristes. Décryptage d'un conte à dormir debout

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 Publié le 03 novembre 2016 à 07h08

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"Il était une fois un méchant sorcier centriste qui vivait dans la montagne. On l’appelait le Bayrou à cause de son abondante chevelure poivre et sel qui effrayait les enfants et les vieilles dames.

Fourbe, cynique, sans foi ni loi, il avait rassemblé une immense armée de viles farfadets aux idées molles qui s’apprêtaient à se rendre en masse à l’élection des gentils Républicains pour faire élire le vieil Alain, un septuagénaire qui n’avait plus toute ses facultés et poursuivrait, sous l’influence du maléfique Bayrou, l’œuvre destructrice du roi Hollande, un imposteur qui avait trompé la France et passait ces jours à bavarder avec des journalistes…

Heureusement, le bon Nicolas, chassé du trône quatre ans plus tôt par un mauvais sort jeté par le Bayrou, avait résolu de reconquérir son trône. Intelligent et volontaire comme il était, il devina que le vilain sorcier préparait encore un infâme sortilège. "Ah, non ! Pas deux fois !, s’écria-t-il devant ses preux chevaliers réunis en son château de la Villa Montmorency. Ce Bayrou ne me fait pas peur. Je vais alerter les bons Républicains pour les désenvoûter et bouter ce traître maléfique hors de la maison !"

Ce qui fut dit fut fait. Et bientôt tous les écuyers Républicains enfourchèrent leurs destriers et le bon peuple du roi Nicolas s’arma de bâtons, de fourches et de Taser. Tous se précipitèrent vers la montagne pour chasser enfin le grand méchant Bayrou…"

(Lara pour l'Obs)

Dire "Bayrou", penser Juppé

Stop ! Mais quel conte à dormir debout nous sert Nicolas Sarkozy ?

Le "grand méchant Bayrou" ? A longueur d’interviews, à la tribune de ses meetings, le candidat à la primaire de la droite dénonce la collusion du fondateur du MoDem avec Alain Juppé et l’accord secret que ces deux-là auraient conclu. "Ce n’est pas avec 150 députés MoDem que nous aurons une alternance forte", martèle-t-il.

Un complot ? Nous ne sommes plus des enfants et nous avons compris depuis belle lurette ce que dissimule ce story telling politique. La contre-attaque sarkozyste contre la menace Bayrou présente bien des avantages pour un candidat toujours donné perdant par les sondages.

En cognant sur Bayrou, les sarkozystes se remobilisent. Rien de tel qu’un ennemi commun – et une bonne théorie du complot ! – pour partir à la bataille… Surtout quand elle semble perdue d’avance. Cibler le maire de Pau permet de dire tout le mal que l’on pense de Juppé sans avoir à le nommer, sans paraître diviser le camp des Républicains et sans encourir les foudres de la haute autorité de la primaire, qui veille à l’exemplarité des débats.

"On ne peut pas sortir du socialisme avec celui qui nous y a fait rentrer", accusent 165 soutiens de Sarkozy, auteurs d’un appel collectif qui reproche au maire de Pau, qui a assuré très tôt Alain Juppé de son soutien, de "négocier des circonscriptions comme aux plus belles heures de la IVe République".

Bayrou bashing, silence sur le FN

Tout ce tapage politicien n’a qu’un but : dissuader les électeurs centristes du MoDem ou de l’UDI de prendre part au scrutin des 20 et 27 novembre. En les montrant du doigt comme des indésirables, le clan sarkozyste les enjoint de passer leur chemin et de laisser les sympathisants et les adhérents LR désigner en famille le candidat à l’Elysée.

Commode, le Bayrou bashing revient à inverser la charge de la preuve. Le rejet virulent des modérés permet de passer sous silence l’entrisme des sympathisants du Front national, tenants d’une droite dure, voire xénophobe. Nicolas Sarkozy dit en substance :

"Sus au bayrouistes de tous poils ! Bienvenue aux lepénistes sans frontières…"

Le piège est redoutable. François Bayrou s’y est déjà laissé prendre.  En répliquant vertement aux "insultes" de l’ex-président de la République, il a pris le risque d'apporter de l'eau au moulin de l’ire sarkozyste. Sans doute aurait-il mieux valu, de son point de vue, que le maire de Pau ironise et incite ses partisans à participer au scrutin pour faire mordre la poussière à son vieil adversaire…

Juppé embarrassé

Alain Juppé, de son côté, a ressenti le besoin de se justifier. "Cette espèce d'obsession anti-Bayrou, ça commence à bien faire", a-t-il lancé au micro de France Inter, le 25 octobre.

"Je n'ai pas approuvé le choix de François Bayrou en 2012. Ce n'était pas mon choix. J'ai voté Nicolas Sarkozy et je ne le regrette pas. Aujourd'hui François Bayrou est clairement en faveur de l'alternance, on ne va pas continuer à excommunier les uns et les autres."

Inconvénient de cette défense : elle souligne le revirement de Bayrou, accrédite l’idée d’une entente (même si Juppé assure qu’il n’a "rien promis" aux centristes) et ne devrait pas mettre un terme aux attaques et aux manœuvres dilatoires de Sarkozy, dont un sondage vient de dire qu’il a progressé de deux points et que Juppé en a perdu six… Lors du débat télévisé de jeudi soir, il y a fort à parier que le preux Nicolas continuera de crier au "grand méchant Bayrou".  Ne laissez pas les enfants devant le poste !

http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/presidentielle-primaire-droite/20161102.OBS0625/primaire-pourquoi-sarkozy-crie-au-grand-mechant-bayrou.html