Natacha Polony: «Ce qui menace vraiment la démocratie»

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Natacha Polony

Par Natacha Polony
Publié le 03/03/2017 à 16h18

CHRONIQUE - Alors que les politiques ont abdiqué leur pouvoir au profit de l'économie, certains juges semblent jouir de leur toute-puissance.

Il existe aux échecs un terme allemand,Zugzwang, littéralement «coup forcé», pour désigner ce cas de figure du joueur dont la position est tellement dégradée que n'importe quel coup viendrait empirer la situation. Hélas pour lui, il est obligé de jouer. S'y ajoute leZeitnot: l'horloge a tellement tourné qu'il doit jouer rapidement, au risque de se déconcentrer et de commettre une erreur. Telle est la position de François Fillonet de la droite en général. Tenir, alors qu'il est acculé? Passer la main, et obéir aux injonctions de ses adversaires? À Alain Juppé, qui fut remercié sans gloire par les électeurs de droite? Mais l'enjeu n'est pas l'intérêt d'un camp, ni d'un candidat qui s'est mis seul, et par des comportements peu glorieux, dans cette situation.La partie qui se joue est plus essentielle. Elle détermine le destin de la France.

«Tous ces procureurs, tous ces hauts magistrats, on se planque, on joue les vertueux… On n'aime pas le politique»

François Hollande

Dans un entretien au Monde, l'historien Pierre Rosanvallon s'insurge contre le «tournant populiste» que marquerait la déclaration de François Fillon contre les juges. Déclaration qu'il compare aux propos de «Poutine, Orban, Trump ou Erdogan». Peste! Il y aurait donc un continuum entre ceux qui critiquent la presse et les juges et ceux qui les emprisonnent ou les font assassiner? On se souvient d'une autre de ces honteuses mises en cause des juges, «cette institution, qui est une institution de lâcheté… Tous ces procureurs, tous ces hauts magistrats, on se planque, on joue les vertueux… On n'aime pas le politique.» Dixit François Hollande, p. 388 du livre de Davet et Lhomme. En effet, un président ne devrait pas dire ça…

Pierre Rosanvallon, dans Le Monde, développe sa conception de la démocratie, qui est, certes, le pouvoir du peuple, mais dans laquelle, dit-il, la majorité électorale ne représente pas toute la société. «Une Cour constitutionnelle, précise-t-il, a aussi une fonction représentative. (…) La démocratie doit aussi faire vivre des pouvoirs neutres sur lesquels personne ne peut mettre la main, y compris la majorité.» Défense, donc, de l'État de droit, de cet équilibre entre les trois pouvoirs définis par Montesquieu et de la presse comme «contre-pouvoir».

Étrange démocratie

«L'objet de cette campagne est de décider s'il faut accepter un système économique qui lamine peu à peu les classes moyennes et populaires, ou lui imposer la volonté des peuples»

Mais qu'est-ce donc qui nous chiffonne dans cette analyse si mesurée? Le fait, peut-être, que la pratique est nettement moins mesurée. René Dosière, député PS et grand contempteur des privilèges des élus, s'étonnait sur Europe 1: «Moralement, l'attitude de François Fillon est tout à fait condamnable. Ceci dit, c'est une affaire, qui, sur son fond, n'est pas le scandale du siècle.» L'empressement du juge d'instruction, en l'occurrence M. Tournaire, dont on ignore quels critères ont présidé à sa désignation plutôt qu'à celle de Renaud Van Ruymbecke, qui aurait sans doute mené son instruction différemment, laisse pourtant penser qu'il y avait urgence, risque de déperdition de preuves, de fuite du suspect. Peut-être ledit suspect sera-t-il relaxé dans trois ans. Et d'ailleurs, eût-il été président sortant qu'il était intouchable. Étrange démocratie.

On peut considérer que la défense de François Fillon, cette attaque frontale du pouvoir judiciaire, cette dénonciation d'un complot, est parfaitement calamiteuse. Pour autant, les accusations de populisme envers quiconque prétend s'interroger sur le pouvoir des juges ou des médias nous privent d'un débat nécessaire sur l'équilibre des pouvoirs dans notre démocratie malade. Alors que les politiques ont abdiqué leur pouvoir au profit de l'économie (pas celle des PME et du tissu industriel et artisanal français, mais celle des grands groupes transnationaux et de la technocratie bruxelloise), certains juges semblent jouir de leur toute-puissance au point de se moquer royalement des interférences dans une campagne présidentielle dont l'objet devrait être de décider si la France doit perdurer ou se fondre, s'il faut accepter un système économique qui lamine peu à peu les classes moyennes et populaires ou lui imposer la volonté des peuples.

«Quel contre-pouvoir peuvent exercer les médias, qui se rêvent en opposants aux dictateurs pour mieux communier dans la religion dominante de la mondialisation heureuse?»

Peu importe, semblent-ils nous dire, puisque le pays n'a guère besoin de ces politiques que les hauts fonctionnaires regardent passer avec l'assurance que confère la réalité du pouvoir. Les médias, dans ce jeu de faux-semblants? Quel contre-pouvoir peuvent exercer ceux qui croient encore que le pouvoir est aux mains des politiques et qui se rêvent en opposants aux dictateurs pour mieux communier dans la religion dominante de la mondialisation heureuse?

Peu importe de sauver ou non le soldat Fillon. Il s'agit aujourd'hui de reconstruire les grands équilibres démocratiques. Ce n'est pas le populisme, contrairement à ce que croit Pierre Rosanvallon,qui menace la démocratie. C'est la confiscation de la démocratie par des intérêts corporatistes ou économiques qui pousse le peuple dans les bras de ceux qui prétendent, sincèrement ou non, lui rendre sa souveraineté.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 04/03/2017. Accédez à sa version PDF en cliquant ici